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Histoire de la religion Bön

Enseigné par Yongdzin Tenzin Namdak Rinpoché

Paris, 16-17 octobre 2004

Pour les nouveaux venus, je voudrais faire une brève présentation de ce que je vais enseigner, de moi-même et du type d’école à laquelle j’appartiens, car il y a beaucoup d’écoles différentes au Tibet. Ce n’est pas la peine que je me présente aux membres du sangha : cela fait tant d’années que nous nous rencontrons ! Maintenant nous nous connaissons très bien ! Quoi qu’il en soit, j’expliquerai rapidement ce qu’est ma religion, le Yungdrung Bön. 

D’une manière générale, le nom de Bön est très populaire dans la culture et la religion indigènes du Tibet, mais il recouvre trois aspects complètement différents.

Tout d’abord, avant que le Tibet ne devienne un royaume unifié, il y avait de nombreux villages et les gens étaient dispersés à travers le pays ; ils avaient leurs propres croyances et rendaient un culte à diverses choses comme l’eau ou l’air – en fait, à tous les éléments naturels. Le terme Bön désignait ainsi ces gens dits primitifs, aux croyances chamaniques.

La seconde phase débuta au moment où, une nouvelle civilisation émergeant, le Tibet devint un royaume unifié. Plusieurs érudits et spécialistes religieux furent invités du royaume voisin de Zhang Zhung pour traduire en tibétain les enseignements. C’est à ce moment-là que le Yungdrung Bön se diffusa au Tibet - ce nom est toujours en usage aujourd’hui. Cette tradition fut pratiquée sous le règne des 37 rois du Tibet, du premier d’entre eux jusqu’au 8ème siècle. Tous, aussi bien les rois que les gens du pays, pratiquaient alors le Yungdrung Bön et ce fut la seule religion au Tibet jusqu’au 8ème siècle. A cette période, ils firent des traductions et commencèrent à vivre conformément aux préceptes de cette religion, comme c’était déjà le cas dans le Zhang Zhung voisin ou dans d’autres pays aujourd’hui disparus.

 

Néanmoins, après le 8ème siècle, le 37ème roi décida de faire venir d’Inde le bouddhisme, et à ce moment-là il y eut beaucoup de persécutions et de problèmes, un peu comme cela a pu se passer dans d’autres pays. Quand les érudits indiens furent invités, de jeunes tibétains tels que Vairochana, Drenpa Namkha et de nombreux autres avaient déjà été entraînés et éduqués selon les principes du Yungdrung Bön, et quand Guru Rinpoche vint au Tibet, eux aussi s’y trouvaient, de telle sorte qu’ils reçurent des connaissances tirées des deux écoles. Ils devinrent de grands érudits, rassemblant et sélectionnant des enseignements des deux traditions, et ils composèrent des enseignements à leur manière. Ils écrivirent de nombreux livres. Mais le roi comprit ce qu’ils faisaient et leur dit qu’ils devaient purement et simplement s’en tenir au bouddhisme indien sans mélanger les traditions. Ils cachèrent alors les textes dans des rochers et des temples - ils connaissaient de nombreuses cachettes.

Cette tradition et leurs travaux sont depuis sortis de ces cachettes et sont encore utilisés aujourd’hui, surtout dans l’Est du Tibet. On appelle cette tradition le « Nouveau Bön » : c’est tout à fait différent du Yungdrung Bön, que j’enseigne ici, mais tous sont des Bönpos.

Par conséquent le nom de Bön s’applique à trois différents types de croyances et traditions : le Bön chamanique, le Yungdrung Bön et le « Nouveau Bön ».

Les diverses divisions du Yungdrung Bön

Maintenant je vais enseigner sur ma propre religion.  Peut-être cela a-t-il une utilité pour notre sangha de savoir ce que contient le Bön ! Aujourd’hui on m’a surtout demandé d’enseigner sur le chöd. D’ordinaire les membres de notre sangha entendent toujours parler du dzogchen, et donc peut-être pensez-vous que c’est tout ce que nous avons en réserve, mais je voudrais vous dire quelque chose concernant notre patrimoine, voyez-vous, sinon nous ne faisons que parler du dzogchen.

D’une manière générale, nous avons des pratiques, des textes, des enseignements et bien d’autres choses : il y a tant à dire sur qui pratiquait à tel ou tel endroit, etc., mais nous n’aurons pas assez de temps pour parcourir tout cela. Néanmoins, je voudrais vous présenter rapidement les textes de pratique dont nous disposons.

Tout d’abord il y a le Dö-de. On peut utiliser les termes sanskrits, qui vous sont sans doute plus familiers, ou les termes tibétains d’origine - cela revient au même : pour vous cela ne fait aucune différence si le nom est sanskrit ou tibétain, vous ne connaissez ni l’un ni l’autre donc vous pouvez apprendre les deux à la fois ! Ainsi, il y a le Dö-de, le Bum-de, le Gyud-de et le Dzö-de – les quatre catégories des enseignements du Bouddha. Tout ce que le Bouddha a enseigné en personne est appelé le Ka-jur et se répartit dans ces quatre sous-ensembles. 

Le premier d’entre eux, le Dö, est un synonyme du terme sanskrit soutra et contient diverses choses comme de la médecine, des descriptions de la vie du Bouddha et de nombreux mantras qui permettent de soigner les gens et de résoudre des problèmes – tout ceci fait partie du Dö-de, la première catégorie.

La seconde, le Bum-de, correspond en sanskrit à la prajnaparamita, dont vous avez peut-être déjà entendu parler. D’ordinaire ces enseignements traitent de shunyata, la vacuité selon le système du Madyamaka. Le Dö et le Bum envisagent tous deux les dix paramitas, la bodhichitta, le refuge, mais le Bum-de met plus particulièrement l’accent sur shunyata, l’aspect de vacuité.

La troisième catégorie est le Gyud-de et la quatrième le Dzö-de. Le Gyud-de correspond en sanskrit aux tantras et comprend également quatre subdivisions. Pour les gens qualifiés pour les tantras ou ceux qui y croient, il y a quatre catégories : Dza-wa’i gyud, Chö-pa’i gyud, Ye-shen gyud, Ye-shen Chen-po’i gyud. Etudier les tantras n’est pas simple, mais vous devez garder à l’esprit ce dont il s’agit pour l’essentiel.

La quatrième catégorie, Dzö-de, c’est le dzogchen. Nous parlons parfois des tantras et du dzogchen ensemble, et nous les appelons alors Ngak, conformément au système des tantras.

De manière générale, ces quatre catégories correspondent à tout ce que le Bouddha a prêché durant sa vie. Cependant l’enseignement fut donné à des personnes très différentes, qui n’appartenaient pas au même pays et qui parlaient des langues diverses : il fut donc divisé en neuf Voies, correspondant chacune aux conditions particulières des disciples, à ce qui leur était à chaque fois au mieux approprié. Cet enseignement  ne prescrit pas ce que vous devez ou ne devez pas faire. Tout dépend des personnes, de ce qui leur est adapté et utile. 

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On distingue trois catégories d’étudiants selon les différentes qualités qui sont les leurs, et chacune de ces catégories est ensuite divisée en trois - ce qui fait neuf au total. Cela correspond aux neufs Voies des enseignements.

La première voie du Bön

Dans un premier temps, notre tradition fut prêchée à des gens simples qui ne savaient pas grand-chose et étaient seulement capables de contempler ce qui existe dans la nature. Ils vivaient de la terre et voyaient clairement ce qui se trouvait autour d’eux. Quand ils tombaient malades et avaient des problèmes, ils étaient soignés par un homme qui venait là et leur donnait des remèdes à base d’herbes pour les aider. Ces gens n’avaient aucune compréhension de l’invisible sous-jacent à tout ce qu’ils pouvaient voir, aussi cet homme se contentait-il de les soulager avec des médicaments. Ce fut le premier pas pour les mener à la foi.

Ces gens comprirent en effet que si, dans la plupart des cas, ils pouvaient régler leurs problèmes avec ces remèdes, parfois cela ne fonctionnait pas. Ils consultaient alors leur médecin pour savoir ce qui n’allait pas et lui répondait qu’il n’en avait aucune idée, qu’il avait eu recours à toute sa science du diagnostic mais ne pouvait pas guérir ce mal. 

Il fallait alors pratiquer ce que nous appelons le Tra.

Il existe quatre catégories de pratiques divinatoires, utilisées par ceux qui prédisent l’avenir pour voir la source invisible de la maladie.

Ainsi, quand les gens revenaient questionner  l’homme de savoir, il faisait dans un premier temps de la divination. 

Dans un second temps il pouvait recourir aux pratiques qui utilisent un miroir pour voir ce qui ne va pas, selon les symboles qui y apparaissent. 

La troisième manière fonctionnait comme un oracle, des esprits prenant possession d’un homme et lui disant comment guérir le patient.

Enfin, dans un quatrième temps, plusieurs méthodes utilisant les rêves pouvaient être pratiquées pour montrer au médecin comment remédier au mal. 

Ainsi, les gens lui demandaient de recourir à ces quatre façons d’établir le diagnostic, puis suivaient ses conseils. C’est la seconde manière de résoudre les problèmes.

 Pour y parvenir, il pouvait aussi avoir recours à l’astrologie.

La seconde méthode – celle qui vint après l’utilisation de solutions médicales - impliquait donc l’accomplissement de certains rituels. Il y en a de nombreuses sortes, et nous avons déjà parlé de quelques uns d’entre eux, comme le Lüd, ou rançon. Tout ceci peut être utilisé pour guérir sur un plan invisible et fait partie de la première voie, Cha-shen Thegpa, le premier pas sur les Neuf Voies. Il s’agit de tous les moyens propres à intéresser ces gens proches de la nature.

La seconde voie

Ces gens cultivaient eux-mêmes leur nourriture, dépendaient de la pluie, devaient prendre soin de leurs cultures ou de leur bétail, et ils avaient donc besoin de solutions pour éloigner d’eux bien des perturbations. Ils demandèrent alors à nouveau si quelque chose de plus pouvait être fait pour le bien des humains. Ils parlèrent de leurs  nombreux soucis, liés tantôt aux destructions provoquées par la grêle, tantôt aux bêtes qui tombaient malades et mouraient de manière brutale et inattendue… ils questionnèrent leur médecin, l’homme de savoir, et la réponse fut qu’il existait certes de nombreuses méthodes qui pouvaient les aider, mais qu’il fallait faire preuve de confiance pour suivre ces enseignements. 

Alors seulement, leur fut révélé ce que nous appelons le Dö. 

Il y a tant d’esprits puissants et invisibles dans l’air ou l’eau, comme par exemple les nagas - ou bien d’autres encore. Un culte leur était rendu, mais parfois sans le savoir les gens dérangeaient ces esprits, qui alors par vengeance semaient malheurs et souffrances. Il était donc nécessaire de rétablir la paix, de faire en sorte que les relations entre les humains et ces esprits puissent être harmonieuses. Nous appelons cette méthode le Grand Dö : elle comprend de nombreuses façons de payer ce genre de dettes. Les autres êtres sont semblables aux humains, ils ont comme eux besoin qu’on leur offre des remèdes et bien d’autres choses. 

Tel est le second véhicule, la seconde Voie. Il s’agit de méthodes paisibles, qui cependant parfois restent sans effet parce que les êtres qui accablent les humains sont enragés, de telle sorte que les humains eux-mêmes s’irritent de plus en plus.

La troisième voie

C’est pourquoi nous avons le troisième véhicule, le Trul-shen Theg-pa, qui fait intervenir les yidams, les pratiques de subjugation des esprits en colère, et qui charge les gardiens courroucés de convoquer ces esprits et de les soumettre. C’est bien une manière de les tuer même s’il n’est pas fait usage d’armes, mais de sorts et de méthodes de subjugation. Voilà pour le troisième véhicule.

La quatrième voie

Une fois que cela a été accompli, comme il ne s’agit pas d’une mise à mort ordinaire, le but est d’empêcher ces êtres d’être entraînés par leurs causes karmiques et de tenter de les envoyer vers une terre pure pour les aider. Ceci correspond au quatrième véhicule.

Ces quatre premiers véhicules ont pour fonction de nous aider dans notre existence mondaine, d’améliorer nos conditions de vie. Peu importe le niveau de sophistication atteint par les modes de vie moderne, si vous connaissez ce genre de pratiques, elles peuvent être très utiles : nous savons qu’il y a encore des tremblements de terre et qu’ils détruisent de nombreux biens – c’est toujours pareil, rien n’a changé. En tout cas ces méthodes n’ont d’utilité que du point de vue de l’existence phénoménale visible, pour soulager les gens et les êtres durant leur vie. 

La cinquième voie

Ceux qui ont pris soin des autres de cette manière tournent alors leur regard de leur propre côté : que peuvent-ils faire pour eux-mêmes ? Ils commencent donc à pratiquer, à prendre des vœux, à mettre en œuvre les dix vertus et à purifier les dix actions négatives. C’est le cinquième véhicule, Ge-nyen Theg-pa. Il concerne l’individu, le pratiquant qui commence à s’occuper de lui-même. Auparavant il s’était plutôt rendu capable de guérir les autres, désormais il se met à pratiquer pour lui-même. Selon ses capacités, il prend au minimum quelques vœux comme le vœu de refuge ou celui de boddhicitta  mais, s’il se sent capable de les mettre en pratique, il existe aussi quatre vœux racines et des vœux secondaires.

La sixième voie

Le sixième véhicule va plus loin. C’est une voie de purification par la renonciation et il faut prendre des vœux de boddhichitta ou des vœux monastiques. Tout dépend de la personne, des qualités qu’elle a ou qu’elle n’a pas, et de ses conditions de vie.

La septième et la huitième voie

La septième et la huitième voie sont les tantras inférieurs et supérieurs, qui dépendent encore une fois des aptitudes du pratiquant à prendre et à respecter les vœux tantriques. De tels pratiquants sont appelés Ngak-pa. 

C’est ici un point très important. Si quelqu’un est incapable de tenir ses vœux, cela ne sert à rien de réciter des mantras ni de faire des pratiques ostentatoires comme les offrandes. Vous pouvez toujours y avoir recours, mais le vrai sens du Ngak, c’est le respect des vœux -  c’est le véritable coeur du système des tantras. Ensuite en fonction de votre mode de vie et de vos capacités, vous pouvez choisir entre tantras inférieurs ou supérieurs.

La neuvième voie

Si quelqu’un, pour autant qu’il ait la compréhension et les qualifications nécessaires,  est prêt, il peut alors suivre la voie du dzogchen. C’est la voie la plus élevée, mais ce qui est « élevé » ou « bas » dépend en fait beaucoup de l’étudiant, de ce qu’il est capable de mettre en pratique et d’apprendre : cela dépend de ses conditions. Si vous êtes prêts, c’est très élevé, mais si vous ne l’êtes pas et que vous essayez de suivre le dzogchen, il y a tant de points sur lesquels vous pouvez commettre des erreurs que le dzogchen n’est pas, dans ce cas, très élevé. 

Un pratiquant du dzogchen doit pratiquer pour réaliser la nature de l’esprit et, même une fois qu’il l’a réalisée, il lui faut beaucoup de force de caractère et de détermination dans la pratique. Sinon, le dzogchen, ça a l’air d’un chemin simple et facile qui n’implique pas de faire grand-chose, mais en réalité c’est long, car vous devez apprendre beaucoup de choses qui doivent devenir votre nature, votre manière habituelle de faire. Cela prend donc beaucoup de temps. 

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